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QUEENWORLD.FR

ENTRETIEN AVEC BRIAN MAY - DECEMBRE 1993

, 03:20am

 Rock-my-world.Fr


Recyclé solo dans l’indifférence générale, Brian May, le guitar-hero de Queen , réticent dans un premier temps, a accepté de se souvenir de la Reine. Voici ses états d’âme mélancoliques tels que recueillis en decembre 1993, alors que l’actu Queen bat son plein et qu’on parle déjà d’un nouvel album tirés de bandes inédites sur lesquelles Freddie avait couché des esquisses de voix.


« J’ai fait un check-up médical la semaine dernière et ils m’ont dit : ‘vos oreilles sont plutôt bonnes considérant ce que vous en faites, autour de quatre kilocycles’, le milieu de la fréquence d’une caisse claire comme j’en ai pris depuis tant d’années, c’est exactement la même fréquence qu’un coup de fusil, qui suffit à rendre sourd les gens au bout d’un certain temps… Enfin, ils m’ont rassuré, j’ai été si insouciant avec tout cela dans le passé. »

La rencontre ?

« on avait cette vision d’une grande synthèse qui inclue notre diversité en matière de goûts musicaux, les harmonies des Beatles, la violence de Jeff Beck et des premiers Led Zep, on voulait tirer le meilleur parti de tous ces éléments pour parvenir à un résultat énorme dans lequel subsisterait de la beauté. »

Mais de qui était-ce le rêve à l’origine ?

« Au début, c’était le mien, puis j’ai trouvé Roger qui avait la même ambition. Freddie était un ami, on s’est vite aperçu qu’on parlait le même langage. Mais bon, voilà, Queen est de l’histoire ancienne, parlons du présent, sinon je vais me mettre à pleurer. »

Avez-vous  déjà considéré la possibilité de remplacer Freddie par un nouveau chanteur ?

« Non, en ce qui me concerne, il est aussi irremplaçable que n’importe lequel des membres de Queen. Dans ce groupe, tout le monde sans exception était partie prenante du processus créatif. Il était plus qu’un chanteur, c’était un diplomate, indispensable pour restaurer en permanence l’équilibre au sein du groupe. Freddie trouvait toujours des solutions à nos disputes, que ce soit sur trois décibels de plus ou de moins sur une caisse claire au moment du mix quand Roger et moi étions prêts à nous étriper. Donc, sans Freddie mieux vaut passer à autre chose. »

Et durant son agonie, Freddie ne vous a jamais demandé ce que vous feriez après sa mort ?

« Non, pas spécifiquement, jamais très précisément en tous cas, ce n’était pas vraiment un sujet de discussion très agréable, hélas… Je n’ai décidé de faire cette carrière solo  que parce que je n’envisage pas la vie sans Freddie autrement. J’ai revu la vidéo de Queen au stade de Wembley hier, et je me suis senti très fier et très  ému, je me suis dit qu’on avait vraiment fait quelque chose de fort, la mécanique du  groupe était vraiment quelque chose de solide et bien huilé, tout en restant excitante. J’ai eu le sentiment de voir quelqu’un d’autre jouer de la guitare, pas moi. »
 
Quand avez-vous réalisé que vous faisiez partie d’un ‘phénomène historique’ plus que d’un groupe de rock parmi tant d’autres ?

« Aujourd’hui, les critiques disent que Freddie était merveilleux, qu’il n’avait pas de rival au firmament des performers. Mais soyons sérieux, ils ne disaient rien de tout cela à l’époque. Non, la seule chose importante, ce sont ces moments de proximité qu’on a eu avec des gens, simples fans après un concert venant nous dire :’J’étais au bord de me jeter par dessus un pont quand tout à coup j’ai entendu une chanson de Queen, et j’ai retrouvé le goût de vivre’. Voilà ce qui m’a aussi aidé quand j’étais au bord du précipice . »

Peut-être que Freddie jouissait de la vie pour tout le reste du groupe ?

« Il y avait une grande tristesse en lui, et il avait traversé des moments difficiles, mais il savait toujours reprendre le dessus des choses. Il reste pour moi aujourd’hui encore, un modèle, une source d’inspiration perpétuelle. C’était un exemple de personne prenant sa destinée en mains, quand tant de gens se laissent rouler sur la pente que leur enfance, leur milieu, ont défini pour eux il y a longtemps. Trop peu de gens se disent, voilà ce que je suis et voilà ce que j’aimerais être, et voilà comment je vais y arriver. Freddie était un petit garçon timide, né à Zanzibar dans un milieu hyper-protecteur, avant de se retrouver en internat, et rêver… je ne serai plus Freddie Bulsara, je vais devenir Freddie Mercury et je serai le maître du monde. »

Etait-ce un problème pour le reste du groupe d’accepter son image, de devenir de plus en plus ouvertement ‘gay’, surtout dans les vidéos de la fin des années 70 et du début des années 80, où cela virait franchement backroom ?

"Non, pas du tout… Enfin, il y a eu une période où sans avoir quoi que ce soit contre le fait que Freddie soit gay, on s’est peut-être dit qu’effectivement l’image du groupe était entraînée un peu trop dans une seule direction, je suppose qu’on voulait tous avoir voix au chapitre, ce qui justifiait quelques remarques un peu agacées à Freddie concernant la panoplie cuir et tout le reste… Enfin, çà ne nous a pas empêché de le suivre à fond et de nous prêter à toutes ces chorégraphies extravagantes. Le nom Queen pour moi signifiait cela et même plus, l’idée que la couleur, la race ou l’orientation sexuelle  de chacun ne changeait rien à la façon dont chacun devrait être appréhendé. En y repensant aujourd’hui, je me dis que malgré que le fait que mon corps réagisse de façon totalement hétérosexuelle, j’ai passé beaucoup de temps de ma vie à fréquenter des homosexuels, hommes et femmes… Et  cela va sonner sans doute très prétentieux, mais je crois avoir un peu contribué à travers ce groupe à faire tomber certains des préjugés avec lesquels beaucoup, hélas, vivent encore aujourd’hui. J’ai même noté au cours de mes conversations avec des homosexuels que lorsque nous parlions d’amour, de problèmes, de relations, en fait, les situations étaient identiques, il suffisait de remplacer femme par homme ou l‘inverse, et c’était la même histoire. Dans les chansons de Queen que j’ai écrites, vous pouvez lire en de nombreuses occurrences, ce genre  de constatations en filigrane. Ce qui me rend assez heureux. Il y a une pièce à Londres en ce moment qui s’appelle ’Eurovision’, et dans laquelle joue ma compagne, qui traite aussi des questions liées à l’homosexualité ou au sida et qui ne mentionne même plus la question comme si cela allait de soi que deux hommes s’aiment d’amour…. »

Est-ce que Freddie, dans les années 80, s’est plaint du retour du conservatisme et de la morale bourgeoise ?… Et par ailleurs, vous n’êtes pas sans savoir que pour nombre d’associations gay Freddie passe pour un salaud, certains ajoutant même que s’il avait parlé de son sida plus tôt, cela aurait eu valeur d’exemple et aurait pu servir à la prévention et éviter des morts inutiles ?

« Pour tout vous dire, Freddie n’y prêtait pas attention, il n’a jamais milité pour quoi que ce soit, il était à un point de sa vie où il pensait qu’il n’avait pas de temps à perdre à essayer de convaincre les gens de son droit à être ce qu’il était…"
 
Y a-t-il un souvenir de Freddie Mercury qui vous accompagnera toujours, une image qui le rend unique à vos yeux pour l’éternité ?

« La première fois que j’ai pris conscience de l’enthousiasme extraordinaire de Freddie, c’est un soir où j’étais avec lui quand il vivait chez sa mère. Il avait un tourne-disque minuscule avec deux speakers de part et d’autre, il m’a fait écouter ‘Axis Bold As Love’ d’Hendrix… Il était à bout de souffle, gesticulant sans arrêt, m’indiquant où je devais me tenir : ‘Vas-y, ne bouge plus, là, écoute ici, bon viens sur la gauche, tu entends cette basse, et là, revient ce roulement de batterie, attends, essaie d’écouter la guitare, non ne bouge pas, là, à gauche…’. Et je me suis dit : oh mon Dieu, ce mec aime Hendrix encore plus que moi, dire que je pensais être son plus grand fan… Freddie ne manquait aucun de ses concerts, il suivait ses tournées à  l‘époque, il était très heavy. Il était si passionné à l’époque, persuadé qu’il deviendrait une star, il traînait sur Kensington Market et après il me disait : ‘Oh, j’ai croisé Planty (Robert Plant) tout à l’heure, on a eu une petite conversation tous les deux ». Et moi, je lui disais ‘Mais Fred, tu n’es pas encore une star, tu débloques’, voilà,  c’était tout lui çà. »

Les pires crises du groupe ?

«Mais on passait tout notre temps à se chamailler, c’était atroce, parfois même très grave… Au moins, en tournée, on était trop préoccupés par le fait qu’il fallait donner un bon show, mais en studio, c’était des confrontations sans fin sur l’orientation à donner au disque en cours… »

Mais avec autant de leaders dans le groupe, comment avez-vous réussi à enregistrer des pièces aussi compliquées que ‘Bohemian Rhapsody’ ?

« Parfois, l’un de nous prenait finalement le contrôle des opérations, dans le cas précis de 'Bohemian Rhapsody’, Freddie avait 99% des idées musicales en tête avant d’arriver en studio. Il fredonnait partie par partie, donnait des indications et on suivait en intervenant… Je travaillais très bien avec Freddie, quand il m’expliquait ce qu’il comptait faire, j’avais tout de suite à l’esprit des idées pour développer ou répondre à ses phrases musicales. Je communiquais facilement avec lui, au point que certains pensent que j’étais trop ‘dominateur’… Mais, bon, Freddie avait aussi une personnalité très forte. »

Et les stars qui gravitaient autour de Freddie ?

"Oh, mais tout le monde est venu nous voir quand on tournait intensivement. D’un côté, on a toujours évité de recourir à des ‘invités’ prestigieux sur scène, pensant qu’on ne devait établir notre succès que nous-mêmes. Ce qui explique qu’on n’ait jamais cherché à fraterniser avec des superstars. D’un autre côté, bien sûr qu’on a eu des visite prestigieuses comme Michael Jackson qui est venu nous voir souvent et qui s’entendait très bien avec Freddie. Ils ont d’ailleurs enregistré des choses ensemble qui traînent quelque part… J’ai joué dessus quelques parties de guitare, c’est une ballade… Freddie avait aussi bossé sur une version de ‘State Of Shock’ en duo avec Michael. Bob Marley était venu nous voir et je me souviens que j’étais terrifié à l’idée de devoir lui parler, j’étais sûr qu’il pensait qu’on était de la daube, mais pourtant il est venu discuter et c’était très charmant, il ne cessait de nous complimenter, me parlant même de collaborer avec lui sur un album, et puis, pffff…, il nous a quitté aussi, hélas…. Dire que j’aurais pu jouer des  guitares sur un album de Marley !! »

Propos recueillis par Eric Dahan.