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QUEENWORLD.FR

UNE NUIT A L'OPERA ?

, 03:33am

 

Rock-My-World.FrEn presque vingt années d’existence, Queen n’a cessé de se réinventer au rythme des humeurs de son leader chamarré Freddie Mercury, traversant modes et époques, croisant allègrement styles et inspirations.
Des hymnes qui mettent les stades debout – "We Will Rock You", "Hammer To Fall"- aux standards pop rock – "I Want To Break Free" , "A Kind Of Magic"-, en passant par des morceaux plus débridés – "Somebody To Love", "Innuendo" - la palette de Queen rend impossible toute tentative de description exhaustive.
Le meilleur moyen d'aborder le monument est encore de s’offrir les deux premiers best of regroupant leurs plus grands tubes de 1974 à 1991. Cependant il est un album du groupe qui tend à se rapprocher de cet éclectisme ahurissant qui caractérisait le groupe. En 1975 sortA Night At The Opera, quatrième album de Queen qui installe définitivement le groupe parmi les valeurs sures du rock international.
Lorsque commencent les répétitions en vue de l’enregistrement de l’album, Queen s’est déjà fait un nom en Grande-Bretagne, se bâtissant notamment une solide réputation sur scène, due pour une grande part aux talents de showman du King Mercury et à la dextérité du guitariste Brian May, principaux auteurs-compositeurs du groupe. L’enregistrement d'A Night At The Opera débute en août 1975 dans six studios différents, et dure trois mois, dépassant en temps et en budget le Sergent Pepper des Beatles. Il faut dire que le projet est à la mesure – ou plutôt la démesure – de Freddie Mercury, qui a définitivement imposé son image de diva du rock, célèbre désormais pour sa grandiloquence et sa provocation. C’est aussi à cette période que Queen signe deux gros contrats avec EMI en Angleterre et Elektra aux USA, initiant une collaboration avec John Reid, manager d’Elton John alors à son apogée. Si l'on peut ranger A Night At The Opera dans la catégorie albums rock, nous allons voir qu'il s'étend bien au-delà, participant d'un mouvement caractéristique de la scène anglaise des années 70. Au même titre que ses fondateurs - Deep Purple, Led Zeppelin, Yes, King Crimson ou Pink Floyd -, Queen est un digne représentant de ce que l'on a appelé "art rock", dépassant les simples trois accords pour tendre vers quelque chose de plus symphonique et étudié.

Le titre de l’album fait référence à l’un des films des Marx Brothers, tout comme l’albumRock-My-World.Fr suivant, A Day At The Races. Groucho Marx enverra d’ailleurs un télégramme à Queen pour les féliciter de leur succès. Le visuel de la pochette représente à merveille l'esprit régnant au sein de Queen. Conçu par Freddie Mercury lui-même, il s’agit de la lettre « Q » enflammée et entourée des signes astrologiques des quatre membres du groupe, le tout agrémenté de deux nymphes… et d’un cygne déployant ses ailes pour « couronner » le tout. Toute l’emphase du groupe, son côté exagéré et kitsch, sont illustrés ici. Mais si le contenant est tape-à-l’œil, le contenu est lui aussi digne d’attention. Quelques notes de piano à la Rachmaninov suivies de guitares noisy... Ronflements inquitétants et hypnotiques... C'est ainsi que s’ouvre l'album sur « Death On Two Legs », rock versatile à la fois incisif et mélodieux. La voix de Freddie assène des paroles vengeresses sur un mid-tempo pesant et changeant, tandis que le refrain, tout aussi vindicatif, prend son envol sur une cadence plus soutenue. « Death On Two Legs » donne la couleur de l’album avec les superpositions de voix typiques du groupes et les riffs mordants et métalliques de Brian May. La chanson est un anti-hommage au premier manager du groupe, Norman Sheffield, avec qui les choses s’étaient plutôt mal passées.Le court titre qui suit vient en rupture totale, avec son atmosphère désuète où la voix désinvolte de Freddie semble tout droit sortie d’un vieux gramophone du début du siècle. « Lazing On A Sunday Afternoon » compte les journées d’un personnage désinvolte et précieux qu’on croirait issu d’un roman d’Oscar Wilde. Les dentelles de guitares confectionnées par Brian May - LE son de l'album, strident et mélodique, que l'on retrouvera sur de nombreux morceaux - ajoutent au côté vieil empire et grandiloquent. La guitare couine comme une vieille gouvernante anglaise. Le titre sembe être un hommage au « Sunny Afternoon » des Kinks, dont le refrain est justement « Lazing On A Sunny Afternoon ».

Le groupe enchaîne alors avec « I’m In Love With My Car », rock sixties binaire composé par Roger Taylor, où ressort le côté mauvais garçon du batteur de Queen. Taylor roule des épaules et des baguettes sur ce morceau rugueux embelli pourtant par des choeurs typiquement queenesques. Un solo très expressif de Brian May, tout en bends et pull-ups, escorte sur les couplets la voix éraillée de Taylor qui nous fait part de la relation fusionnelle entre un homme et sa voiture. Ce titre rappelle aussi queBrian May est avant tout un guitariste rock dans la plus pure Rock-My-World.Frtradition, grand adepte de la gamme pentatonique de blues. Mais sa guitare étant le seul instrument harmonique du groupe, et malgré le nombre relativement restreint de gammes qu'il utilise, il parvient, grâce à ses connaissances en harmonie et en contrepoints, à donner une ampleur parfois spectaculaire à son instrument.
Si l'on écoute les arrangements de guitares, on remarque, sur de nombreux titres, que Brian May base les diverses parties de guitares sur les différents instruments qui composent la section de cordes d'un orchestre. Ainsi on aura une partie de guitare pour les premier et deuxième violons, pour l'alto, le violoncelle, etc. Le son des guitare bénéficie également d'une belle distortion naturelle propre aux amplis à lampeVox AC 30 et, combiné au jeu empli de sensibilité du musicien, il possède un côté charnel certain. Trois titres, trois ambiances très différentes… Queen paraît être resté fidèle à sa réputation de groupe touche à tout. Après l’emphase de Mercury, les guitares racées de May et le rock macho de Taylor, c’est au tour du discret JohnRock-My-World.Fr Deacon d’apporter sa pierre à l’édifice avec « You’re My Best Friend ». Ce morceau, bien loin des standards de Queen avec un feeling plus soul, sortira d’ailleurs en 45 tours. Le bassiste s’installe ici à un piano électrique pour imprimer à cette composition une ambiance très Motown, que la voix de Freddie, plus claire et sage qu'à l'accoutumée, restitue parfaitement, loin des envolées lyriques ou des poussées rock. Méfiez-vous de ce musicien réservé qui, sous ses airs à ne pas y toucher, a une méchante tendance à offrir à Queen quelques-uns de ses plus grands tubes. Ainsi « I Want To Break Free » ou encore le groovy « Another One Bites The Dust » sont dûs au bonhomme !
C’est ensuite à Brian May de se mettre au travail en composant tour à tour “39” et “Sweet Lady”, morceaux antinomiques mettant en lumière deux facettes de son talent. Le premier est une ballade folk légère comme un embrin, cadencée par la contrebasse de Deacon et une grosse caisse omniprésente, pour beaucoup dans le feeling country du morceau. Le texte, inspiré d’un roman d'Herman Hesse, est un conte fantastique parlant de marins embarquant un beau matin pour une contrée inconnue. A leur retour, ils réalisent que leur absence n’a pas duré quelques mois, comme ils le croyaient, mais plusieurs décennies… « Sweet Lady » se montre quant à elle plus terre à terre dans les textes et la musique, d’influence très hard seventies à la manière d'Aerosmith. Brian May sort de sa Red Special des riffs gras et mordants d'inspiration hendrixienne, assez en rupture avec son jeu habituel, plus subtil. Le titre se termine à cent à l'heure dans un magma free rock, déluge de cymbales et de triolets... La guitare a là encore le dernier mot. Mais son compère Mercury revient pour adoucir le ton avec un morceau dans l’esprit de « Lazing… », à savoir « Seaside Rendezvous » - remarquez l’absence de tiret -. Là encore ce morceau très anachronique qui conte les délices des ballades en bord de mer avec sa bien-aimée, pourrait paraître anodin s’il n’y avait pas toutes ces sonorités kitsch, cette ambiance de cabaret jazzy, ces bip, ces clap et ces bop, les paroles en français, parfaite illustration de la Diva Freddie, qui joue à plein la carte de l’ironie et du second degré. A noter ici que tous les instruments à vent sont "interprétés" vocalement par Roger Taylor et Freddie Mercury, comme ils le font remarquer fièrement à l'intérieur de la pochette...
« The Prophet’s Song » nous ramène ensuite dans le contexte musical de son époque. Il s’agit d’un long rock progressif écrit par Brian May, commençant doucement au koto – instrument à cordes japonais - avant une montée en puissance électrique et baroque. Le travail opéré sur les voix s'apparente là encore à de l'orfèvrerie, avec en milieu de morceau un canon de deux minutes trente où une multitude de voix semblent se répondre à l'infini, instant de grâce a capela dont Queen a le secret. L’influence de Stairway To Heaven se fait évidemment sentir sur ce titre épique où les guitares électriques prennent graduellement le pas sur l'acoustique, et où May s'accorde, une fois n'est pas coutume, un long solo d'inspiration blues rock avec des plans que n'aurait pas reniés Jimmy Page.

La fin du morceau voit le retour du koto qui laisse ensuite la place à une guitare douze cordes ouvrant le titre suivant, l’un des morceaux fétiches de Queen en concert : « Love Of My Life ». Probablement l’une des plus belles compositions de Mercury, elle recèle, sous des apparences de simplicité, toute une texture de voix et de guitares arrangées par le guitariste à bouclettes qui s'essaie par la même occasion à la harpe. Brian avouera plus tardRock-My-World.Fr qu’on pouvait voir à travers la bande magnétique, tellement il avait ajouté de pistes et superposé les instruments. Son phrasé limpide est véritablement une seconde voix à côté de celle de Freddie, et "Love Of My Life" est aussi l'un des morceaux où la symbiose entre le touché délicat du piano et celui de la guitare est la plus évidente.
Dans le morceau suivant, « Good Company », Brian May a écrit un texte philosophique sur le passage du temps. Le ton enjoué rappelle « O-Bla-Di O-Bla-Da » des Beatles, et les accords guillerets du banjo colorent le titre d'une bonne humeur communicative. Ce titre a néanmoins coûté pas mal de nuits blanches au guitariste qui s’était fait un point d’honneur de reproduire tout un big band de jazz avec sa seule guitare ! Ecoutez bien ces trompettes, trombones et autres flûtes traversières, tous proviennent sans exception de laRed Special de Brian May, qui a longtemps tenu à préciser sur les pochettes des albums qu'aucun synthétiseur n'avait été utilisé. Il faudra attendre 1981 etThe Game pour qu'apparaisse cet instrument chez Queen.
Arrive enfin en point d’orgue le morceau qui a été élu récemment en Angleterre « plus belle chanson de tous les temps », à savoir l’archi-célèbre «Bohemian Rhapsody » d'une durée de six minutes, où se télescopent successivement ballade intimiste, parodie d'opera baroque et hard rock survolté. Le plus incroyable est que ce titre soit parvenu à faire sa place sur les radios malgré sa durée. Pensé et conçu du début à la fin par Freddie Mercury, cette rhapsodie bohémienne porte bien son nom.
Eclectisme et démesure en sont en effet les maîtres mots. 180 pistes de chœurs, prises de guitares à n’en plus finir, sept jours d’enregistrement pour la seule partie d’opera, dix heures de chant en moyenne par jour… Si le titre attire à lui les superlatifs, il est avant tout un condensé de ce qu’est Queen. Dans la première partie se mêlent le piano romantique de Freddie Mercury et le son pur de Brian May – il utilise une pièce de monnaie en guise de médiator -. « Bo Rap », comme l’appellent les membres du groupe, prend doucement son envol, à la manière d’un cygne déployant ses ailes. Le solo de guitare survient à la fin du deuxième couplet, débutant délicatement lui aussi et s'achevant dans une cascade de notes claires exécutées avec beaucoup de sensibilité, le temps pour le cygne d'effleurer le sol.
1975 steinwayIl redécolle alors subitement lorsque surgit un piano sautillant et moqueur... La partie opera peut commencer. Nerveuse, parfois violente, toujours grandiloquante, elle donne à voir la personnalité fantasque et multiple de Mercury, sur fond de gammes énervées et de chœurs kaléidoscopiques où la voix de fausset du chanteur n’est pas en reste. Le cygne se trouve en proie à une tempête surgie de nulle part, et ses ailes peinent à trouver une voie d'air.
Comme une transition naturelle survient alors la section hard rock où Brian May reprend les commandes avec un son saturé. Ses amplis Vox rugissent. Les accords qu'il plaque résonnent et laissent des traînées de poudre, écrin rêvé au chant puissant de Freddie Mercury. Après plusieurs remontées de gammes exécutées successivement par la guitare et le piano, apogée où culminent arrangements pour guitares et voix, la tension redescend graduellement et le cygne s’apprête à atterir tandis qu'un piano apaisant reprend ses droits. Le morceau s'achève sur quelques notes timides du piano et de la guitare, plus caressées que jouées, et ces paroles, "Anyway The Wind Blows", ponctuées par le retentissement d'un gong au loin.
Si ses mélodies et lignes instrumentales sont classiques, la force de "Bohemian Rhapsody" tient d'une part à la qualité des arrangements de Mercury et May, à l'interprétation des guitares, pianos et voix, et bien sûr à ce génial melting-pot de styles qui paraissent non pas amalgamés sans logique, mais au contraire découler naturellement les uns des autres. Le plus bel hommage que l'on puisse faire à la musique.
L'album s'achève en beauté avec une interprétation de l’hymne anglais, « God Save The Queen », où là encore Brian May se fait plaisir en superposant maintes parties de guitares. Ce qui est frappant dans A Night At The Opera, c’est la constance de l’album malgré la profusion de styles, avec la pierre angulaire qu’est « Bohemian Rhapsody », les valeurs sûres « You’re My Best Friend », « 39 » et « Love Of My Life », et toutes ces gourmandises contribuant à lier le tout : « Lazing… », « Seaside Rendezvous », « Good Company ».
Souvenez-vous du clip de Bohemian Rhapsody où les visages des quatre musiciens apparaissent en feed back au début… Métaphore parfaite pour A Night At The Opera, album protéiforme, non pas intemporel mais multi-temporel, point de rencontre d’influences multiples et antinomiques. Seul le génie schyzophrène de Freddie Mercury, assisté de son sorcier Brian May, pouvait enfanter un tel monstre magnifique. A une époque où le psychédélisme vivait ses derniers instants, et où la musique progressive commençait à voir poindre la menace de ce qu’on appellerait à peine deux années plus tard la new wave, Queen nous proposait ici une synthèse magistrale de ce qu'avait été la musique dans les dix dernières années.